Dans ce pays lointain, jadis, vivait
le cailloux Hans. Petit, rond, gris, il ressemblait comme deux gouttes d’eau à
ses voisins échoués sur la grève. Et oui, ils étaient des centaines, entassés
ici et là, s’ennuyant ferme ! Ça faisait belle lurette que la rivière de plus
en plus asséchée ne les effleurait plus de sa fraicheur, belle lurette qu’aucun
vent violent ne les avait soulevés du sol, des lustres et des lustres, qu’aucun
pas d’enfant ne les avait piétinés... Tout le monde toutefois semblait se
satisfaire de ce triste sort.
Tout le
monde, sauf Hans.
Hans n’avait pas oublié le temps béni des ricochets, la
petite main qui l’attrapait puis le lissait et le sacré vol plané qu’il faisait
dans les airs ! Il faisait chaque soir défiler, sur l’écran de ses pensées,
l’amerrissage et le rebond… mon dieu mon dieu comme c’était bon !
Aussi,
Hans cultivait-il un rêve : il voulait être danseur.
- Quelle drôle d’idée pour un cailloux ! Ne serais-tu pas
devenu fou ? lui murmuraient tous ses compères, et puis ses frères, son père,
sa mère. Ce n’est pas le destin d’un caillou. Un caillou doit être immobile, et
dur et fort, et très solide. Même simple pierre d’un édifice : « tu seras
un dur, mon fils ! »
Mais Hans
ne voyait pas les choses sous cet angle, et tête de bois, quoique cailloux, il
souhaitait n’en faire qu’à son goût et ne se résignait point du tout.
Un jour,
aidé par une bise vigoureuse, et quelque oiseau joueur, le voici qui se met à
rouler,
rouler,
rouler
jusqu’au mince filet
d’eau
d’un ruisseau.
Celui-ci se faufilait vers la rivière. Léger, il se lova
dans l’œil d’une branchette qui passait par là, charriée par l’eau de pluie.
Quelques remous lui donnèrent la nausée, mais lorsqu’on a été inerte pendant
tant de temps, comment s’en offenser ?
Hans,
alors, au gré de l’eau, sentit tout son petit corps s’alléger. Il entendait le
chant des pluies et la fluidité des flots. Quelques poissons sautaient en
l’air, lui rappelant le bon temps des rebonds. Flip,
flop,
flip,
flop.
Soudain,
comme happé par une force inconnue, tout à coup il fut emporté et se retrouva
sur la tranche, à la manière d’une pièce de monnaie qu’on fait tournoyer.
Son cœur,
comme un batteur, rythmait la cadence, et il partit en transe : virevoltant,
tourbillonnant, on aurait cru un derviche. Hans valsait son inertie, Hans
dansait sa vie !
Est-il
possible, se dit-il, que le bonheur existe ainsi et qu’on puisse avec un corps
de caillou, se mouvoir à se rendre fou ?
Ce qu’il advint d’Hans Cela a-t-il
une importance ?
Heureux celle et celui,
Qui vit telle expérience
D’être alchimiste du corps,
Et puis du cœur aussi,
De naître modeste cailloux,
Et de croître,
Danseur fou !
Pour Pascal M.
Dimanche 28 sept 2008
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