Droit du Sol



                                                                         A Vincent S.

L’entrée de ville de Florac était peu fleurie :
« Prochainement, chez vous, le Belair : 100 boutiques, des restaurants, un multiplexe. Investissez dès maintenant. »
« Le Jardin des Plantes, tout droit. »
« Profitez d’offres exceptionnelles chez Citroën : à 300 mètres. »

David gara sa 2CV verte sur le parking du palais de justice, auprès d’une grosse berline sombre. Les vitres bleutées du bâtiment reflétèrent sa longiligne silhouette qui s’approchait.  Il se dirigea d’un pas calme et grave vers la salle d’audiences où déjà, le duel s’engageait.

Les deux parties se faisaient face.
L’avocat du groupe Athilog s’était avancé vers la barre, fléchi sur ses jambes, le buste droit, les épaules en retrait et prêt à lancer l’offensive. Il prit la parole. Grandiloquence et effet de manches…  David observait ce corvidé bouffi agiter un épais dossier.
-          Nous n’irons pas par quatre chemins : je tiens ici le contrat signé en janvier dernier pour la construction d’un centre commercial, le « Belair » sur la ZAC de Saint Philistin. Ce contrat de 170 millions d’euros engage la société Athilog et la municipalité de Florac. Sur 16 hectares, mon client développera 48 600 m2 de surface de vente. Une centaine de boutiques seront regroupées autour d’un hypermarché et d’un cinéma nouvelle génération. 170 millions, Monsieur le Juge ! Cinq années de travail pour les ouvriers de l’entreprise, sans compter le millier d’emplois créés à la clef. Et l’on annonce à mon client que ce projet est menacé par une poignée d’agitateurs ?
Le juge, penché sur sa paperasse, se grattait la tête. Il était chauve. Son crâne brillait dans le halo d’une lumière verdâtre versé par une lampe d’opaline en laiton. Un vague sentiment d’empathie traversa David. Ce crâne fatigué, peut-être ployait-il sous trop de litiges, de conflits mesquins qu’il fallait bien trancher. A l’aide du Droit. Lui-même se serait bien abstenu de se mêler de cette affaire mais il était trop tard, il ne pouvait plus reculer.
Quelques exploitants agricoles et plusieurs habitants du lotissement des Onagres s’opposaient au projet.  Après vaines discussions et stériles négociations, ils avaient exprimé leur désaccord à grand bruit : banderoles, casseroles, projectiles dans les fenêtres de la mairie... Certains locataires s’étaient accrochés dans les arbres pour qu’ils ne soient pas coupés, d’autres avaient campé sur le terrain. Pendant des mois. On avait envoyé la maréchaussée les déloger. Mais comme la mauvaise herbe, les bougres revenaient plus déterminés que jamais.

Ces indociles n’avaient pas d’avocat. Ils se défendaient seuls. Les armes des adversaires n’étaient donc pas égales. D’un côté, les poids lourds de la métropole et la grosse boîte de construction ; de l’autre, Justine Murat pour le collectif en colère.  Sa blondeur contrastait avec le rapace tout en noir. Elle s’engagea, soulevant la pointe d’un pied vers l’avant par une poussée de la jambe arrière et, presque en garde, s’élança :
-          Mon…monsieur l’avocat ne sait décidément entasser que des chiffres : mètres carrés, coûts, rentabilités. Nous, ce sont des hommes, des champs, notre qualité de vie qu’on défend ! Imaginez donc ! Un centre commercial ! Devant nos fenêtres ! On a déjà trois supermarchés à Florac. Nos terres agricoles régressent. Que vont devenir les commerces du centre-ville ? Non monsieur le Juge, on ne veut pas de ce projet.
Elle expliqua la vie dans des pavillons en bordure de l’autoroute, les avions de Mérignac au-dessus de leurs têtes, la pollution et les modestes salaires excluant tout espoir de déménagement.

Le corvidé avait préparé sa contre-offensive et lança en ricanant, les poings sur la barre :
-          Certes, les 16 ha du projet, dont une partie seulement sera d’ailleurs bâtie, se substituent à des terres agraires. Mais Madame confond espaces agricoles et espaces naturels. Ces surfaces « soustraites » au bénéfice de l’activité commerciale ne sont rien à côté de l’urbanisation sous forme pavillonnaire. Ne vivez-vous pas dans un lotissement, Mme Murat ? Pensez-vous au poumon économique que représente ce projet pour Florac ?
Justine bascula le corps vers l’avant puis, en un élan, riposta avec courage :
-          Parce que ce sont des considérations altruistes et environnementales qui poussent le groupe Athilog à dresser des murs devant nos fenêtres, à ruiner nos terres ?  Et quel cynisme de baptiser ce projet « Belair », de parler de « poumon» tandis qu’on asphyxie nos enfants en décimant tous les arbres du quartier !
-          Vous croyez-vous seule à protéger l’environnement ? J’ai ici le rapport de l’architecte : Le projet « Belair » possède des qualités environnementales certifiées par le label BREEAM « Very Good ». En outre, 52 000 m2 d’espaces verts et 30 000 m2 de toitures végétalisées sont prévus.
Il agitait une nouvelle fois sa liasse pour porter un ultime coup à son adversaire.
-          Une étude d’impact et un bilan carbone ont également été effectués
Touchée, sonnée, Justine baissa la tête tandis que le crâne vert du juge se relevait. Son visage plutôt placide se tourna vers David qu’il appela comme témoin à la barre. 
      -     Approchez Jeune homme. 
-          Je m’appelle David Sauveur. Je suis scientifique et enseignant chercheur. Le 17 mai dernier, je me suis rendu aux Onagres pour rencontrer une vieille amie. La journée était belle ; j’ai fait quelques pas pour respirer un peu. Une odeur d’acacia m’a entraîné vers une prairie en friche. Son parfum, mélange de fleur d’oranger et de rose m’enchante ; ses fleurs à saveur sucrée légèrement miellée ont un goût de petits pois. J’en ai cueilli quelques-unes.
L’avocat regardait ce Sauveur.  Son regard hésitait entre moquerie et sidération. Il se tournait tantôt vers le juge, tantôt vers David, comme un arbitre de Roland-Garros, espérant quelques rationnelles réactions.  Mais le crâne chauve opinait calmement. Alors David poursuivit :
-          Voyez-vous, déformation professionnelle oblige, je marche toujours avec précaution sur une prairie. Des drames silencieux s’y cachent : une foultitude d’insectes besognent dur ou bien de gringalets bourgeons s’apprêtent à y éclore... Je m’étais assis sur un banc, mon enivrant butin dans le creux de la main, lorsque, baissant mon regard, elle m’est apparue. L’Ophris speculum ! Originale entre toutes, cette fleur est sublime ! Impossible à confondre Monsieur le Juge !
-     ?...
-     Oui, pourtant, elle aime se déguiser et mystifie à loisir : pour ensorceler son pollinisateur mâle, elle imite le reflet du ciel bleu sur les ailes d’une guêpe femelle. On la surnomme « Ophrys miroir ». 
-          Monsieur le Juge, reprit l’avocat, allons-nous supporter longtemps les divagations bucoliques de cet illuminé ? Quel est le rapport avec notre affaire ?
David esquiva cette remarque.
-          Elle était là, dans cette ZAC, elle qui n’aime que bois clairs et garrigues, et de préférence, au sud de la méditerranée où je l’ai si souvent cherchée. Oui là. Devant moi agenouillé, ébahi, confondu par la beauté de cette orchidée. Avait-elle migré avec le vent ou voyagé sur les plumes d’une hirondelle ?  
-          M. Sauveur, s’il vous plaît, veuillez abréger et venons-en aux faits !
-          J’y viens Messieurs. A mon retour, j’ai posté sa photo sur le site d’une association locale d’orchidophilie. Très vite deux réponses me sont parvenues désireuses d’examiner sur le terrain, mon insolite découverte. Deux amateurs d'orchidées. Nous nous sommes donc donné rendez-vous pour le jour suivant aux Onagres.
Marquant un temps de pause, le chercheur poursuivit :
-          Eh bien, vous me croirez ou pas… Le lendemain matin, armés de lampes et de loupes, dans le gazon, près du banc, à quatre pattes, il a fallu trois botanistes pour la retrouver ! Comme si elle avait voulu, la veille, me manifester, à moi, sa présence.  Comme si elle réclamait protection et justice. C'est la raison pour laquelle je suis là. Les fleurs  n'ont pas de mots pour se défendre ...
L’étude d’impact n’avait pas identifié sa présence, mais elle avait bien élu domicile sur cette terre des onagres.

Alors  David se tourna vers l’avocat et, plantant son regard aigu dans le sien :
-          L’ophrys Speculum, Maître, est protégée par la loi de 1982 et par celle du Grenelle. Espèce rare et vulnérable, elle figure sur la liste rouge de l’Inventaire National du Patrimoine Naturel.
-          Ce qui signifie... M. Sauveur ?
-          Que la farouche et discrète Ophrys bloque désormais la construction de cet ambitieux projet.
Surtout que cette orchidée chargée de graines,
                                                                          laisse espérer 
                                                                                        un prochain 
                                                                                                          essaimage.

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